La voix du sang

Editorial
Marie-Claire NNANA | 06-02-2017 17:02

La bipolarité est-elle un masochisme camerounais ? Car voici venus des temps troubles, atypiques, où l’on rit autant que l’on pleure. Où la plus grande tristesse succède au bonheur le plus profond. La grève des enseignants et les revendications sécessionnistes ; la mort de valeureux soldats ; suivies sans crier gare de la suspension de la grève et, depuis hier soir, de l’exploit des Lions indomptables à Libreville.
Vendredi dernier à la Cour d’honneur du Quartier général de l’armée, pleurs et fierté. La nation disait au revoir à quatre valeureux combattants de la guerre contre Boko Haram. Ô rage, ô désespoir ! La douleur et les larmes ont étreint les Camerounais d’un bout à l’autre du pays à la vue de l’hommage solennel qui leur était rendu par la volonté du chef de l’Etat, chef des armées, en sa présence. Peu habitués à visionner en direct ce type d’événement chargés en émotion, et confrontés brutalement au côté morbide et tragique de la guerre contre le terrorisme, nos compatriotes ont porté avec intensité dans leur cœur ce quadruple deuil. Il faut dire que la vision des veuves éplorées, des orphelins hagards, des parents désemparés, et des militaires muets de saisissement dans leur bel attirail au cours de ce cérémonial, était de nature à déstabiliser les plus flegmatiques.
Et pourtant, quelle fierté aussi ! D’abord celle ressentie à la lecture des états de service de nos illustres disparus. Oui, c’étaient des militaires brillants, brûlant de l’amour du drapeau et exaltés par la terrible responsabilité qui était la leur : protéger le Cameroun et ses enfants contre un ennemi insaisissable et cruel, inhumain et rusé. Ils ont carburé au feu de ce patriotisme, mêlé à la détermination et à la vaillance. Jusqu’au sacrifice ultime. Jusqu’au sang. Mais la fierté ressentie par tous tient aussi au constat que l’Etat leur a démontré en notre  nom à tous une reconnaissance méritée et une indéfectible solidarité, à travers cette cérémonie digne et grandiose, bien sûr mais également à travers les promotions et gratifications post mortem, et l’assurance que l’Etat veillerait désormais sur leur progéniture.
S’il y avait quelque chose à retenir de ces destins brisés, c’est le président de la République lui-même qui le suggère : soyons dignes du sacrifie de nos braves soldats. A l’heure où leur sang rougit encore fraîchement la terre de nos ancêtres, il y aurait de la honte à entretenir la division des Camerounais et à crédibiliser des thèses tendant à menacer son unité. La leçon magistrale de cette tragédie, c’est celle-là : un appel du sang de nos héros morts au renforcement de l’union sacrée et à la culture du patriotisme. Une leçon qui résonne comme un clin d’œil à l’actualité sociopolitique, et qui tombe à pic dans un contexte où les groupuscules fédéralistes et sécessionnistes tentent de se saisir de la crise dans les régions anglophones pour se faire entendre.
Vous avez dit bipolarité ? Alors que les uns et les autres s’étaient résignés à dormir sur la tristesse du Chant aux morts beau, mais lugubre, voilà que les syndicats de l’éducation des régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, qui maintenaient depuis le mois de novembre un mot d’ordre de grève des enseignants et des élèves de ces régions, décident d’accepter la main tendue du gouvernement. Et d’appeler dans un communiqué élèves, étudiants et enseignants à la reprise des classes dès ce matin du 6 février. Une décision salutaire, responsable, et courageuse. Parce que les conséquences de cette longue grève de l’école, couplée à des villes mortes, commençaient à se faire ressentir très négativement sur l’activité économique locale et sur le moral des populations. En réalité, il n’est pas vraiment nécessaire d’épiloguer sur le choix du moment de la « suspension » de cette grève. Mais il est plus intéressant de relever que la veille, le président de la République, dans une adresse empreinte de gravité à ses concitoyens au Quartier général, avait solennellement invité les Camerounais à réveiller, au nom du sang des soldats morts, leur conscience civique et patriotique ; à rester « soudés » ; « en fusion dans l’étoile unitaire », « un et unis ».
Se peut-il que Paul Biya ait été si vite entendu ? Peut-être. Ce serait tout à l’honneur des syndicalistes, qui se devaient de réagir afin de ne pas finir de nous convaincre qu’ils appelaient nos frères du Sud-Ouest et du Nord-Ouest à un suicide collectif, absurde et injustifié, puisque la mère-patrie les avait entendus. Mais il est plus crédible de penser que cette décision sage et réfléchie relève davantage d’une intense activité de négociation entre l’Etat et les syndicats, qui se serait poursuivie de manière souterraine alors même que les positions publiques se voulaient rigides et inconciliables. Tant mieux pour la paix et l’unité. Tant mieux pour le Cameroun. Contentons-nous alors de retenir la joie et le soulagement de tout un pays. Et le sursaut patriotique des syndicalistes de l’éducation en régions anglophones, qui ont sans doute simplement appliqué à la lettre l’exhortation de John F. Kennedy aux Américains en 1960, lors de son discours d’investiture : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays ».
 

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