S’accrocher, dans un monde à la dérive

Editorial
Marie-Claire NNANA | 09-04-2017 23:34

Les yeux rivés sur les développements de la crise anglophone qui les concerne au plus près et qui pour certains bouleverse  leur vie, et sur les remous sociaux fort nombreux en cette période, les Camerounais n’ont sans doute pas eu la latitude d’analyser les spasmes qui secouent depuis peu le monde. Hormis la plaie mortelle mais désormais habituelle des attentats terroristes, le monde semble se préparer à une profonde reconfiguration géopolitique, et paraît  plus que jamais en équilibre instable. L’avènement de l’ère Trump aux Etats-Unis, et les velléités de retour au protectionnisme économique que celui-ci a dessinées, ont semé le désarroi dans  le monde occidental, dont les piliers reposent sur la solidarité sécuritaire construite autour de l’OTAN, et sur l’économie de marché, la dérégulation et l’ouverture économique tous azimuts. Cette fracture systémique, le Royaume-Uni, deuxième économie du Vieux Continent,  l’avait déjà préfigurée, en votant à une nette majorité la  sortie de l’Europe dès le mois de juin 2016.
Ce n’est pas tout. A deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle en France, personne ne trouve plus farfelue l’hypothèse de l’arrivée de l’Extrême-droite, portée par Marine Le Pen au pouvoir suprême. Dans  son programme politique figurent en bonne place la sortie de l’Union européenne et de l’euro. Dans d’autres pays européens, les partis affiliés à l’extrême-droite gagnent du terrain, et plus encore leurs idées anti-immigration et anti-mondialistes, ce qui nourrit les belles pages des journaux européens sur le spectre du «retour aux populismes».
Dans ce climat des plus incertains, des initiatives du président américain, Donald Trump comme la remise en cause  de l’accord climatique global, et comme la décision de bombarder il y a quelques jours en guise de représailles, une base aérienne  syrienne, sans mandat des Nations-Unies, et sans l’information préalable de ses alliés occidentaux, en rajoutent à la confusion : le multilatéralisme n’est-il donc qu’un leurre, et les Nations unies leur symbole, un colosse aux pieds d’argile ? L’Europe est-elle en voie de désagrégation, ou en crise identitaire ? Au plan diplomatique, les Etats-Unis se positionnent-ils comme un loup solitaire, ou reviendront-ils au jeu collectif? Questions sans réponses, qui démontrent que l’Après guerre-froide, qui avait pensé formater un monde où la coopération internationale et l’économie de marché seraient au cœur de la gouvernance planétaire, est balayé. Et pourtant, ses théoriciens occidentaux avaient même réussi à créer l’illusion que ce monde-là était plus juste, car le libéralisme économique imposé à l’époque aux pays les plus pauvres comme une potion magique, était régulé, disait-on, par les lois aveugles du marché. Par conséquent, lorsque la mondialisation creuse l’écart entre les pays pauvres et les pays riches, ce n’est la faute à personne d’autre qu’à la loi du marché! On n’a pas fait mieux en termes de ponce-pilatisme depuis Jésus-Christ ! La pauvreté décime l’Afrique, les «boat people» échouent à une cadence infernale sur les côtes méditerranéennes ? Désolés, c’est le marché qui fait chuter les prix du cacao, du café, de la banane, du pétrole, et qui est responsable de ces milliers de morts...
Ironie du sort : c’est au moment où les laissés-pour compte de la mondialisation en acceptent enfin le principe et entreprennent d’en tirer les profits à leur tour, en fabriquant « le chaînon manquant» selon le mot du président Paul Biya, pour s’y raccrocher de toutes leurs forces, que les nations les plus puissantes amorcent le repli sur elles-mêmes. L’Afrique doit-elle pour autant se rétracter ? Oh que non ! Une ouverture au monde, préparée et contrôlée, reste bien, à notre avis, le meilleur moyen de constituer le chaînon manquant qui nous rattacherait à la mondialisation. Une mondialisation gagnante.
Un premier constat global, plutôt rassurant : dans un monde à la dérive, l’Afrique n’est pas tétanisée. Les conférences et les colloques sur l’émergence du continent, sur l’investissement en Afrique, sur l’économie numérique ou les politiques énergétiques, se suivent à un rythme effréné. En Afrique et ailleurs. Avec les Africains, mais aussi avec les Asiatiques, les Américains, les Européens, partenaires de référence, de circonstance, et de toujours. On y discute désormais, au lieu de famine et de génocides, de croissance inclusive et d’amélioration des conditions de vie, de sécurité alimentaire, d’industrialisation, d’intégration régionale.
Un second constat : dans un monde menaçant et mouvant, le Cameroun creuse son sillon. Pour s’adapter et tirer parti d’un environnement mondial instable et parfois hostile, Paul Biya a misé sur deux tableaux ; à l’intérieur, l’affirmation et la cohésion identitaires, et à l’extérieur,  le pragmatisme politico- économique, dans une vision gagnant-gagnant. Ainsi, sa profession de foi pour ce que beaucoup n’avaient pas perçu comme l’une des lignes fortes de son projet politique, c'est-à-dire le bilinguisme et le multilatéralisme, est une invite à inscrire l’identité camerounaise dans ce pluralisme culturo-linguistique qui est incontestablement une force, un trait marquant, un précieux trésor. A cet égard, la crise dans les régions anglophones a joué comme un révélateur. En prenant acte des frustrations générées par ce qui était perçu comme une culture francophone dominante dans l’administration, l’éducation, et les affaires, le président de la République a prescrit en quelques semaines une batterie de mesures propres à corriger les erreurs du passé et à donner un statut égal aux deux langues officielles. Précisions que ces  mesures vont bien au-delà des attentes exprimées. Ce qui n’est pas, comme le croient certains, une marque de faiblesse du gouvernement mais une victoire de la culture de la concertation sur celle de la confrontation, un signal fort que ce multiculturalisme et ce bilinguisme constituent le ciment de notre nation. Et qu’à ce titre, ils n’ont pas de prix. Aujourd’hui, la patience, l’art de la pédagogie et du dialogue ont donc payé. En effet, après l’abandon de la grève par les enseignants et les élèves, ce sont les avocats anglophones qui annoncent leur retour prochain dans les prétoires. C’est la preuve que le Cameroun est au travail. Et en travail : il prépare l’accouchement  du pays nouveau.
Le président Paul Biya choisit par ailleurs, une ouverture maîtrisée du pays à l’extérieur, la coopération tous azimuts avec les partenaires bilatéraux et multilatéraux. On peut citer à titre d’illustration la tenue en 2016 de la Conférence économique internationale de Yaoundé, un grand moment de brainstorming sur les stratégies d’attraction des investisseurs, et sur les opportunités du pays des Lions indomptables. L’année 2017 quant à elle s’est ouverte sur un voyage d’Etat de Paul Biya en Italie, avec les espoirs d’industrialisation de notre économie clairement exprimés. Sans compter les autres partenaires traditionnels. Au plan diplomatique, le Cameroun, ancienne pupille des Nations-Unies, croit fermement en cette institution qui consacre le multilatéralisme, seul rempart contre la loi du plus fort.
En définitive, afin de ne pas perdre pied dans un monde à ce point instable, le Cameroun doit se mettre au travail, tout simplement. Continuer à assurer sa sécurité, à mettre en œuvre les réformes politiques et économiques engagées par le gouvernement, en luttant résolument contre la corruption, à pratiquer avec les pays voisins une véritable complémentarité économique. A donner de l’espoir et de l’emploi aux jeunes.
En d’autres termes, ne pas se retrouver distrait, ni sonné face aux désordres planétaires. Mais continuer à cultiver son jardin, en restant solidaire du monde.
 

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