Théorie politique du croque-mort: Contribution à une sociologie critique de la rentabilisation politique du malheur collectif en Afrique

Par Jean de Dieu Momo, PhD*

La présente réflexion prolonge et systématise une intuition théorique antérieurement formulée sous l’expression de « théorie politique du croque-mort ». Cette métaphore critique vise à désigner une catégorie d’acteurs politiques dont la survie symbolique, médiatique ou électorale dépend structurellement de la perpétuation des crises, des tensions sociales et des souffrances collectives. À travers une approche croisant sociologie politique, théorie critique, science politique africaine et sociologie des émotions, cet article démontre que certaines configurations politiques contemporaines favorisent l’émergence d’« entrepreneurs politiques du malheur », dont l’existence publique prospère davantage sur l’entretien de la défiance et de la conflictualité que sur la stabilisation sociale ou la construction institutionnelle. L’étude s’inscrit dans une réflexion plus large sur les mutations de l’espace public africain contemporain, marqué par la spectacularisation numérique des crises, la concurrence victimaire et la transformation de la souffrance sociale en capital politique. Dans les sociétés contemporaines traversées par les crises économiques, identitaires, sécuritaires ou institutionnelles, la souffrance collective est devenue un objet politique stratégique. Elle n’est plus seulement une réalité sociale à résoudre ; elle devient parfois une ressource exploitable dans la compétition pour le pouvoir symbolique et politique. C’est dans cette perspective que nous avions précédemment formulé, de manière encore intuitive et polémique, ce que nous avions appelé la « théorie politique du croque-mort ». Nous revenons aujourd’hui sur cette intuition afin de lui donner une systématisation doctrinale et scientifique. La métaphore du croque-mort n’est pas ici utilisée dans son sens funéraire ordinaire, mais comme figure sociologique du sujet dont l’existence matérielle ou symbolique dépend structurellement de la permanence de la mort. Transposée au champ politique, cette image désigne des acteurs dont la visibilité, l’influence ou la survie politique reposent principalement sur la perpétuation des crises sociales, des catastrophes collectives ou des tensions nationales. Autrement dit, certains acteurs politiques deviennent objectivement dépendants du malheur collectif. Cette réflexion rejoint plusieurs traditions critiques : la critique foucaldienne des technologies de pouvoir, la théorie de la « politique du ventre » de Jean-François Bayart, la réflexion d’Achille Mbembe sur les économies affectives du pouvoir ou encore les travaux de Pierre Bourdieu sur les stratégies de reproduction symbolique. Mais la théorie du croque-mort introduit un déplacement conceptuel spécifique. Elle montre que, dans certains contextes politiques, la crise devient non seulement un contexte d’action, mais une condition de survie politique pour certains entrepreneurs idéologiques. I. La crise comme capital politique A. La transformation du malheur collectif en ressource stratégique Toute société produit des crises. Cependant, toutes les crises ne produisent pas mécaniquement des entrepreneurs politiques du malheur. Ceux-ci émergent lorsque la souffrance collective devient médiatiquement rentable. Dans les démocraties contemporaines hypermédiatisées, l’attention publique constitue une ressource rare. Or, les émotions négatives — peur, colère, indignation, humiliation — captent davantage l’attention collective que les processus ordinaires de stabilisation institutionnelle. Comme l’a montré Guy Debord dans La Société du spectacle, les sociétés modernes privilégient la spectacularisation permanente des tensions. Le drame devient plus visible que la normalité. Dès lors, certains acteurs politiques développent une dépendance structurelle à la crise. Ils prospèrent sur l’indignation ( nous avons développé la notion de l’indignation ethno-communautaire dans notre livre intitulé De l’union pour le Changement à l’unité par le Rassemblement; Au-delà des idées reçues et du contentieux idéologique et axiologique. Les Éditions Fo’o Dzakeutonpoug), se nourrissent de la conflictualité, valorisent l’effondrement institutionnel, dramatisent systématiquement les événements et construisent leur légitimité sur la dénonciation permanente. Leur capital politique croît proportionnellement à l’aggravation des tensions sociales. B. La rente politique du pessimisme La théorie du croque-mort postule également l’existence d’une véritable rente politique du pessimisme. Dans cette logique, l’amélioration de la situation nationale devient paradoxalement problématique pour certains acteurs, car elle réduit leur espace de mobilisation émotionnelle. Ainsi, chaque succès institutionnel est minimisé, chaque crise est amplifiée, chaque difficulté devient la preuve d’un effondrement général et toute stabilisation est interprétée comme illusion ou manipulation. Nous assistons alors à une économie politique de la catastrophe permanente. Cette logique rejoint partiellement les analyses de Carl Schmitt sur la centralité du conflit dans la structuration du politique. Mais la théorie du croque-mort ajoute une dimension nouvelle : certains acteurs ne se contentent pas d’utiliser le conflit ; ils deviennent dépendants de sa permanence. II. Les entrepreneurs politiques du malheur A. Une sociologie des acteurs de la crise Le croque-mort politique n’est pas nécessairement cynique au sens psychologique du terme. Il peut même croire sincèrement défendre le peuple. Cependant, son positionnement public dépend structurellement de la perpétuation de l’état de crise. On peut identifier plusieurs caractéristiques récurrentes, à l’instar de la dramatisation permanente où chaque événement est présenté comme historique, catastrophique, terminal, voire irréversible. Ou à l’instar de l’impossibilité de reconnaître les avancées, car reconnaître un progrès reviendrait à réduire sa propre centralité politique. Ou encore à l’instar de l’entretien de la colère collective où la mobilisation émotionnelle devient un instrument de fidélisation politique. Et enfin à l’instar de la concurrence victimaire où chaque groupe cherche à démontrer qu’il souffre davantage que les autres afin d’obtenir une légitimité morale supérieure. Sous cette rubrique on assistera à une compétition victimaire au mur des lamentations entre les auteurs de la marginalisation anglophone, les auteurs du memorandum du Grand Nord, les acteurs ethno-communautaires Bamiléké, Ekang etc, engagés dans la conquête tantôt violente tantôt larmoyante de l’émotion nationale. B. Les réseaux sociaux et l’économie numérique de la colère L’ère numérique a considérablement renforcé cette dynamique. Les plateformes numériques favorisent algorithmiquement les contenus polarisants, les émotions fortes, les récits catastrophistes et les affrontements permanents. La viralité récompense davantage la colère que la nuance. Et ...

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