Le Doctorat de 3e génération : finalités, enjeux et perspectives méthodologiques (1)
Par Marcelin VOUNDA ETOA*
Introduction Si l'on examine le diplôme de Doctorat dans une perspective diachronique, on constate qu'il a fait l'objet de deux mutations majeures depuis son institution au XIIe siècle. Nous sommes ainsi rendus à la 3e génération de ce prestigieux diplôme dont la présente com munication rappelle les finalités, souligne les principaux enjeux et dégage les perspectives méthodologiques. 1-Le Doctorat de 1ere génération Le mot latin qui désigne le diplôme universitaire le plus élevé, docere, signifie littéralement "enseigner". La première génération des titu laires du Doctorat est donc celle de personnes formées et préparées à l'enseignement. Dans tous les pays du monde, les titulaires du Doc torat sont recrutés comme enseignants d’uni versité. Au Cameroun, à la création de la fon dation française qui deviendra l’université de Yaoundé, le besoin est tel que, tous ceux qui préparent des Doctorats et qui n’en sont encore qu’au seuil, avec leur Master ou leur DEA, sont immédiatement recrutés comme enseignants du supérieur. Après la réforme de 1993 qui débouche sur la création des onze universités d’Etat actuelles, le besoin en enseignants est tel que ceux de l’ancienne université de Yaoundé essaiment les univer sités nouvellement créées (Douala, Dschang, Ngaoundéré, Maroua, Buea ; et plus récemment, Bamenda, Garoua, Bertoua et Ebolowa) pour dispenser des cours. Depuis lors, du 1er au second cycle et du second cycle au Doctorat, plusieurs des étu diants de ces nouvelles universités, encadrés par les enseignants missionnaires d'alors, en sont devenus les enseignants, dans tous les grades, y compris les plus élevés du magister. L'offre de postes d'enseignement dans l’en seignement supérieur public au Cameroun s'est ainsi progressivement réduite comme peau de chamois. Les universités d'Etat jadis demandeuses sont, depuis plusieurs années, productrices de très nombreux Docteurs en quête d’emplois dans l'enseignement supérieur. On assite à une inflation de diplômés, formés dans les onze universités d’Etat, sans possibilité de recrutement comme enseignants du su périeur public. Si la suspension en 2023 des inscriptions en cycle de Doctorat a officielle ment été justifiée par l’insoutenabilité finan cière du coût de la formation, cette décision a désamorcé une bombe sociale : la capacité de l’Etat à offrir des emplois à tous les docteurs formés. Au demeurant, la parenthèse de la suspension (2023-2025), la reprise sous contrôle et limitée à six cent (600) étudiants pour les 11 (onze) universités d’Etat n’est guère la solution à la question de l'employabilité des titulaires du Doctorat. Avant la mesure de 2023 et depuis la réouverture de ce cycle, un nombre im pressionnant de thésards avait déjà été enrôlés. A titre d’illustration, deux des quatre centres de formation et de recherche doctorale de l’Université de Yaoundé I (Arts Langues, Cul tures et Sciences Humaines, Sociales et Edu catives) cumulent un total de 1045 thésards dont près de 250 ont publiquement soutenu leurs travaux ces trois dernières années. Calculé à l’échelle des onze universités d’Etat, les cohortes qui ne vont guère discontinuer d’année en année seront ingérables par l’Etat. Au regard de la prolifération toujours croissante des Docteurs qu’aucune mesure ne peut stop per, à moins d’en interdire purement et sim plement la formation, les nouveaux docteurs ne pourront donc espérer enseigner à l'uni versité que par le mécanisme du remplacement numérique, après le départ à la retraite ou la mort des titulaires actuels des postes. Et encore ! Les efforts d’absorption faits par l’Etat ces dernières années ont eu pour effet pervers une surpopulation d’enseignants du supérieur dont plusieurs sont, à défaut d’être totalement désœuvrés, sous employés. Autant dire que ce sont à peine 5 à 10% de doctorants actuellement en formation et de Docteurs sans emploi qui pourraient avoir la chance d'enseigner dans les Universités d'Etat au Cameroun. Un très important collectif de « Docteurs indignés » est donc en cours de té léchargement, durablement, si la donne n’est pas radicalement changée. 2-Le Doctorat de 2eme génération Au XIXe siècle, à Berlin et grâce au linguiste Wilhelm von Humboldt, une seconde finalité est assignée au Doctorat. En plus de l'ensei gnement, ceux qui aspirent à ce titre univer sitaire doivent se former à la recherche. Les titulaires du Doctorat deviennent de fait des chercheurs. La réouverture, sous contrôle et rigoureuse ment sélective de l’inscription en thèse au Cameroun en 2025 se rapproche de l’esprit de la réforme du Doctorat au XIXe siècle en ce qu’elle privilégie les thèses portant sur l’ingénieurie et débouchant sur une expertise pratique, en cohérence avec la SND30. La condition de l’efficience de cette démarche est la création d’un environnement favorisant une recherche de qualité plutôt que de conti nuer à produire des forts en thèmes, sans vé ritable capacité créative. Les connaissances, les savoirs épistémolo giques des champs disciplinaires, mais surtout la rigueur méthodologique, les outils théoriques et les instruments d'analyse mobilisés pour traiter scientifiquement un sujet de thèse ne devraient plus s'y limiter. Ils devraient servir de panacée aux chercheurs, qui seraient alors capables de les mobiliser pour solutionner toutes les situation-problèmes semblables ou apparentées à celles analysées dans leurs thèses et dont notre quotidien est jonché en permanence. Plus besoin dès lors pour un Docteur bien formé d’être nécessairement employé par l’Etat. Ce dernier pouvant faire valoir une expertise pointue dans le secteur privé et l’industrie, les organisations interna tionales, ou à travers un entrepreneuriat scien tifique et social, collectif ou individuel. Le Doctorat de la 2e génération ouvrirait ainsi de nouvelles perspectives à ceux qui en se raient titulaires. Mais pour que ce prestigieux diplôme les aide à devenir des acteurs sociaux performants, ils devraient en apprivoiser la méthodologie qui, loin d'être la formule ma gique d’Ali Baba pour ouvrir des sésames, est « l'organisation raisonnée des décisions qui rendent une connaissance scientifiquement défendable. » (Esther Olembe, 2026) L'enjeu de la recherche est, en effet, non le résultat qu'on obtient à partir d’un sujet spé cifique, mais la maîtrise d’une démarche mé thodologique qui garantit les solutions aux problèmes sociaux et aux questions épisté mologiques traités avec les mêmes outils. Si dans la première génération de Docteurs re crutés dans les universités certains pouvaient être de médiocres ou même de piètres ensei gnants, sans que cela prête à conséquence autre que la désertion de leurs cours par les étudiants, les enseignants-chercheurs de vraient, eux, être porteurs de solutions concrètes à des problèmes sociaux concrets ou de lumières pour élucider des préoccupa tions épistémologiques pertinentes. Esther Olembe (2) identifie neuf étapes de la chaîne de construction de la recherche qui mènent à une connaissance scientifique avérée : « ce que la recherche ajoute au savoir existant sur l’objet construit ». 1 - la réalité sociale (« le monde observable, les phénomènes, les pratiques, les tensions qui existent indépendamment du cher cheur ») ; 2 - le phénomène (« la portion de la réalité qui attire l’attention et semble mériter une investigation scientifique ») ; 3 - le thème (« la formulation initiale, encore large et peu délimitée, de ce que le cher cheur veut étudier ») ; 4 - l’objet scientifique (« la construction in tellectuelle qui transforme le thème en problème scientifique délimité, observable et analysable ») ; 5 - la question de recherche (« l’interrogation précise à laquelle la recherche doit répondre, formulée depuis l’objet construit ») ; 6 - le cadre théorique (« L’ensemble des concepts opérationnalisés qui permettent d’analyser l’objet et de réponde à la question »); 7 - le corpus (« l’ensemble des documents, traces ou données sélectionnés pour être analysés en cohérence avec l’objet et la question ») ; 8 - les données (« ce que le chercheur extrait du corpus après application d’une méthode d’analyse ») ; 9 - les résultats (« les réponses produites par l’analyse, interprétées et argumentées depuis les données »). Un sujet de thèse qui n’est pas construit sur la base d’une réalité sociale dûment observée n’a aucune chance d’y revenir et n’est porteur, potentiellement, d’aucune solution viable. Le test de l’utilité future d’un Doctorat est ainsi son inscription dans le social et les compé tences précises qu’il permet de développer. Le Doctorat de 2e génération est donc adossé sur la capacité de son détenteur à faire une recherche efficiente en ce qu'elle est sociale ment fondée et menée avec des outils mé thodologiques que le thésard maîtrise et qui en garantissent la qualité et l’utilité des ré sultats. Cette efficience sociale de la recherche accroît conséquemment la possibilité des ti tulaires du Doctorat de la 2eme génération à s'insérer socio-professionnellement, et de façon autonome au besoin. Là où il ne restait que très peu de chances d'insertion profes sionnelle dans l’enseignement supérieur public aux détenteurs du Doctorat de 1ere génération, les aptitudes développées par les titulaires du Doctorat de 2eme génération ouvrent des perspectives nouvelles dans des laboratoires, comme experts ou consultants, nationaux ou internationaux. 20 à 30% de possibilités d'in sertion socio-professionnelles supplémentaires devraient ainsi être ...
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