« La réélection du président Paul Biya est fondée sur la prudence »

Dr Fabilou, enseignant-chercheur de science politique à l’Université de Ngaoundéré.

Le fait politique majeur de cette année qui s'achève a été la réélection du président de la République, Paul Biya. Comment analysez-vous cette confiance que le peuple camerounais a, une nouvelle fois, accordée au chef de l'État ?
La réélection du président Paul Biya s’inscrit dans une logique de continuité politique qui structure durablement le système camerounais. Cette continuité, à la fois institutionnelle, symbolique et psychologique, est perçue par une partie de l’électorat comme un gage de stabilité face aux crises sécuritaires et aux incertitudes économiques. Le soutien renouvelé au chef de l’État relève ainsi moins d’un enthousiasme politique que d’une adhésion pragmatique à l’ordre établi, fondée sur la prudence et la volonté de préserver l’unité nationale et la cohésion du pays. Sur le plan politique et institutionnel, cette réélection met en lumière l’asymétrie des rapports de force, marquée par la forte capacité du pouvoir en place à mobiliser les ressources de l’État à travers le RDPC, l’administration territoriale et les instruments institutionnels et communicationnels. Elle s’explique également par la faiblesse structurelle d’une opposition fragmentée, incapable de s’imposer comme une alternative crédible. Cette configuration, caractéristique des régimes à dominante hégémonique, interroge la réalité du pluralisme politique et la capacité du système à se renouveler et à intégrer les aspirations sociales émergentes, notamment celles de la jeunesse.


Cette élection présidentielle a été marquée par des violences post-électorales. Que faire, d'après vous, pour prévenir ce genre de situation ?
Les violences post-électorales révèlent un déficit structurel de confiance dans le processus électoral et une polarisation politique et sociale qui fragilisent le vivre-ensemble. Loin d’être de simples dérives conjoncturelles, elles traduisent une remise en cause plus profonde de la légitimité des règles du jeu politique et des institutions chargées d’arbitrer la compétition électorale. Leur prévention durable exige donc une approche globale et de long terme centrée sur le renforcement de la crédibilité et de l’indépendance des institutions électorales. Tant que celles-ci seront perçues comme partisanes ou dépendantes du pouvoir politique, les résultats resteront contestés, nourrissant tensions et violences. Au-delà des réformes institutionnelles, la pacification des processus électoraux passe par la construction d’une culture démocratique inclusive, fondée sur le dialogue politique, l’éducation civique et la responsabilisation des acteurs politiques. L’État doit ainsi privilégier des mécanismes de médiation et de prévention des conflits, plutôt qu’une réponse exclusivement sécuritaire, souvent contre-productive. Comme le souligne Ake, la stabilité durable repose avant tout sur la légitimité, l’inclusion et la capacité des institutions à canaliser pacifiquement les conflits, ce qui suppose également de s’attaquer aux causes structurelles de la contestation, notamment le chômage des jeunes, les inégalités sociales et les sentiments de marginalisation.


Le président de la République a entamé son septennat le 6 novembre dans un contexte de fortes attentes. Que peut déjà réserver 2026, première année de ce mandat ?
L’année 2026, première année pleine du septennat, constitue un moment test pour apprécier la capacité du régime à se projeter dans l’avenir et à répondre aux aspirations d’une société en profonde mutation. Les attentes citoyennes portent avant tout sur des résultats concrets en matière de gouvernance, de lutte contre la corruption, d’amélioration des services publics, d’emploi des jeunes et de justice sociale, au-delà des ajustements symboliques. Si 2026 devait s’inscrire dans une logique de continuité sans réformes structurelles substantielles, notamment en matière de transparence, de redistribution des ressources et d’inclusion des jeunes, le risque serait celui d’une désillusion politique accrue. Comme le souligne la Banque mondiale (2022), la stabilité durable repose moins sur la préservation de l’ordre que sur le renforcement du contrat social et la création d’opportunités économiques inclusives, condition essentielle pour éviter une cristallisation des mécontentements.


Le pays a aussi organisé la deuxième élection des conseillers régionaux qui s'est soldée avec la victoire écrasante du RDPC. Qu'est-ce que cela augure dans un contexte où les attentes populaires en matière de développement local sont de plus en plus grandissantes ?
La victoire écrasante du RDPC lors de la deuxième élection des conseillers régionaux confirme la position hégémonique du parti au pouvoir sur les institutions issues de la décentralisation, assurant une certaine cohérence entre politiques nationales et régionales. Cependant, cette domination soulève des interrogations sur l’effectivité réelle de la décentralisation, qui risque de se limiter à une simple déconcentration si les institutions locales restent largement contrôlées par le parti présidentiel. Comme le souligne Olivier de Sardan (2015), l’efficacité de la décentralisation se mesure à la capacité des collectivités à répondre concrètement aux besoins des populations, et non à la seule existence formelle des institutions. Dans ce contexte de fortes attentes en matière de développement local, les régions doivent disposer de compétences réelles, de ressources financières suffisantes et d’une marge de décision autonome pour dépasser leur rôle symbolique. Cette dynamique nécessite des transferts effectifs de compétences et de moyens, une gouvernance participative et des mécanismes transparents de reddition des comptes. La domination du RDPC au niveau régional constitue ainsi un test de crédibilité pour la décentralisation et la capacité du régime à traduire une victoire politique en bénéfices tangibles pour les populations. À défaut, le risque est celui d’une décentralisation de façade, déconnectée des réalités quotidiennes et des attentes citoyennes.


La violence a également continué dans les régions en crise (enlèvements avec demande de rançons des personnalités administratives, politiques et religieuses, assassinats et vandalisation d'édifices publics, etc.), malgré la main tendue du chef de l'État. Selon vous, que doit faire le gouvernement pour définitivement juguler cette crise sociopolitique ?
La persistance des violences dans les régions en crise, malgré les initiatives de pacification et les appels au dialogue, révèle les limites des réponses fragmentées et essentiellement sécuritaires adoptées jusqu’ici. Marquées par des enlèvements, des assassinats ciblés, des atteintes aux symboles de l’État et aux autorités, ces violences traduisent une crise profonde de gouvernance, de cohésion sociale et de confiance entre l’État et certaines communautés. Si la sécurité demeure indispensable pour protéger les populations et restaurer l’autorité publique, elle ne peut, à elle seule, produire une paix durable. Les approches exclusivement militaires, lorsqu’elles sont perçues comme excessives ou déconnectées des réalités locales, risquent même d’alimenter les frustrations, la radicalisation et la reproduction du conflit.
Face à cette situation, l’urgence est à l’adoption d’une strat&eac...

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