Au carrefour de notre Histoire

Plus que quelques jours, et le Cameroun honorera un important rendez-vous avec lui-même, avec l’Histoire, en matérialisant le Grand dialogue national annoncé le 10 septembre dernier par le chef de l’Etat, dans le but de réunir à la même table les acteurs sociaux et politiques déterminants, et tenter d’insuffler un vent d’apaisement dans un pays en incandescence sociale depuis bientôt trois ans. Comment en est-on arrivé là ? Il n’est pas superflu, en effet, de revenir au contexte. Eh bien, cette situation a été rendue possible dans un pays réputé stable et pacifique par de « simples » revendications corporatistes, instrumentalisées en affaires d’Etat pour dégénérer en insurrection armée, malgré les réponses généreuses que l’Etat y avait apportées. 
Bien que localisée dans les deux régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, cette crise aux répercussions nationales, aussi bien politiques, économiques, que sociales et humanitaires, a diffusé partout une ambiance anxiogène, alors que les familles, les entreprises et toutes les régions du pays payaient un lourd tribut financier et humain, à travers l’accueil des déplacés, les dépôts de bilan en cascade dans les zones de conflit, la déscolarisation, la paupérisation et le désespoir. 
Pour ne rien arranger, deux ans plus tard, au lendemain de l’élection présidentielle de 2018, qui vit la réélection du candidat sortant, Paul Biya, après un scrutin jugé régulier par l’immense majorité des candidats et des observateurs nationaux et internationaux, un candidat crut devoir s’autoproclamer président, et engager ses militants à des manifestations interdites à travers les villes, au mépris de la loi. Ces provocations répétées ont fini par entraîner des arrestations – mais n’était-ce pas le but de la manœuvre ? – puis l’ouverture de procédures judiciaires. Sur fond de campagnes médiatiques contre le pouvoir, d’appels à la rébellion et d’incitation au tribalisme.
Ces deux faits, la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et l’agitation post-électorale orchestrée par un candidat aigri, n’ont sans doute rien en commun. Mais on l’aura compris : la convergence des luttes, elle, ne doit rien au hasard. Elle a été préparée, planifiée, mise en scène, pour créer une situation de révolte latente contre le pouvoir, dans l’espoir de le voir suffoquer. Et pourtant, le sentiment d’abandon d’une majorité de nos compatriotes anglophones était bien réel. Eux, ils ne demandaient qu’un peu plus de reconnaissance, d’écoute et d’empathie. Mais comment les entendre dans la confusion ainsi créée par les politiciens et les extrémistes de tout bord, qui ambitionnaient de précipiter la transition politique par le chaos ? Le drame qui se noue sous nos yeux, est celui d’un pays, le nôtre, riche et mal-aimé, et d’un pouvoir légitime, exposés à toute la violence de l’envie et des appétits, aussi bien internes qu’externes.
Nous invoquons ces faits à la veille de ce Grand dialogue national si crucial, pour bien étayer le contexte de ce que certains ont appelé la « crise anglophone » et qui sera peut-être lue dans les livres d’histoire demain, comme une « sortie de route », eu égard à ses effets les plus tragiques. Une sortie de route qu’il ne tient qu’à nous, et à nous seuls, de redresser. Mariano Picon Salas, écrivain vénézuélien écrit dans son ouvrage Au carrefour de trois mondes : « Chaque homme, chaque génération, doit se heurter à ses propres revers et payer sa rançon particulière au destin ». Ces trois années infernales sont peut-être le prix à payer par chacun de nous pour espérer l’éclosion d’une société plus solidaire et plus harmonieuse. 
Et maintenant ? Comment en sortir ? Le président de la République nous indique la voie royale : le Grand dialogue national sans exclusive. Voici donc l’occasion rêvée, pour que les Camerounais se parlent. Les gouvernants, les révoltés, les artificiers, les bourreaux d’hier, les victimes, les pêcheurs en eau trouble, les radicaux des deux camps, les témoins, les observateurs, les priants, ceux qui implorent le ciel pour la paix, comme ceux qui fournissent le fuel de cette guerre, avec leur argent, leurs armes, leurs mots plus perçants que les balles. Le but ultime, c’est de chasser le ressentiment et la colère dont les cœurs sont chargés. C’est de s’écouter, de rapprocher les points de vue, de concilier les positions, dans un esprit de pardon.  Certes, tout cela ne se fera pas d’un claquement de doigts. Il nous paraît indispensable que le Premier ministre, conducteur de ce dialogue sous la houlette du chef de l’Etat, crée les conditions de la confiance mutuelle, qui seule saura dissiper les peurs et la méfiance. Néanmoins, atteindre le pouvoir expiatoire et apaisant de la parole lors de cette grand messe dépendra aussi de chacun des participants. Il doit en effet intégrer deux exigences : le devoir de vérité d’une part, et la primauté, le caractère sacré de la nation, d’autre part.
Le devoir de vérité. Plus que les discours et les déclamations, c’est la sincérité avec laquelle les hommes et femmes se parleront qui déterminera l’issue de ce Grand dialogue. Au regard de l’enjeu, le devenir de la nation, personne ne devra craindre de se livrer, de se mettre à nu, et de passer sous le crible de la critique ses jugements antérieurs et ses certitudes. Surtout, pas de faux fuyant, de surenchère, ou de double langage, de rigidité excessive, dans cet exercice de catharsis collective. Il s’agit, comme on le dit en français, d’ouvrir son cœur. Dans nos langues locales, cela se traduit par : « ouvrir le ventre ». Pas moins !
La primauté de la Nation. Cette seconde exigence relève sans aucun doute de la redondance, car si les participants au Grand dialogue national ne considéraient pas le Cameroun comme la valeur suprême, au-dessus de tout intérêt égoïste, sans doute n’auraient-ils pas consenti à partir d’aussi loin que les outre-mer pour y prendre part. Il n’est pourtant pas sans intérêt de le dire, encore et encore. Et de le garder en mémoire au moment des concessions, du pardon, et du déboulonnage de certaines constructions mentales erronées. Après tout, comme le dit si bien Mariano Picon Salas, encore lui : « L’histoire n’est que l’incalculable impact des circonstances sur les utopies et les rêves. » 
A vrai dire, cet impératif de sacraliser le Cameroun s’apparente à un devoir de solidarité entre Camerounais. Car la question peut être libellée autrement, pour les participants au dialogue : est-ce raisonnable de prendre des positions qui ne vont pas dans l’intérêt du plus grand nombre ? Au Cameroun, l’égocentrisme et le Tout-pour-soi sont devenus de véritables pathologies. Cette attitude est un déni de la présence de l’Autre, un refus de l’altérité. Elle nourrit les réflexes de captation et de prédation de ce qui est conçu pour le collectif. Elle fait surtout le lit des révoltes populaires. Il est donc souhaitable que le Grand dialogue national prépare les conditions d’un Nouveau Pacte social. Sur la base d’une plus grande égalité de chances et d’une meilleure répartition des richesses entre individus et entre régions. Ici et là, dans les colonnes de journaux et les débats télévisés, on a pu noter l’inquiétude des intellectuels sur un phénomène qui monte dans la société : la haine des élites. En effet, si beaucoup de Camerounais se sont identifiés au mal-être de leurs frères du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, sans forcément en approuver ses formes les plus violentes, ou au contraire s’en sont agacés, c’est bien parce qu’ils étaient eux-mêmes dans la même attente de services sociaux de qualité et de hausse de pouvoir d’achat.
Un politiste américain, Barrington Moore, a ainsi théorisé ce qu’il appelle « la rupture du pacte social implicite. » En effet, pour comprendre et analyser les grandes vagues de protestation sociales des années 60-70 aux Etats-Unis, les penseurs avaient initié des études, dont la plus édifiante est celle de Barrington Moore, dans l’ouvrage, The Social Bases of Obedience and Revolt, en 1978. Il y démontre que l’élite dirigeante apparaît illégitime et même comme parasite aux yeux de la société, dès lors que les transformations techniques ou économiques qu’elle impulse entraînent une réévaluation à la baisse de la protection apportée par l’Etat, à travers les services publics. Que ce soit dans les transports et la communication, la santé, l’éducation, l’énergie.
Loin de verser dans le mimétisme intégral, le Cameroun et les Etats-Unis étant aux antipodes, dans tous les domaines, on peut tout de même postuler que l’humanité a les mêmes aspirations au bien-être. Ainsi, sans faire l’apologie de l’Etat-Providence, impossible à assurer dans la durée, on peut affirmer que pour s’arracher du trou noir où les crises pourraient le plonger, notre pays ne pourra faire l’économie d’une meilleure prise en compte des attentes sociales. Cela passe par une plus grande efficacité des politiques publiques, car d’énormes moyens sont dépensés par l’Etat pour doter le pays d’infrastructures modernes, pour des résultats parfois décevants. Cela passe aussi par la poursuite du combat acharné contre la pieuvre de la corruption et par le retour à la paix !
On peut parier que les manœuvres de ceux qui travaillent dans l’ombre pour faire échouer le Grand dialogue national et couler le pays seront disqualifiées par la volonté de tout un peuple de s’en sortir et de prouver au monde sa maturité, sa fierté et son esprit d’indépendance. Ce serait alors l’esquisse, pour le Cameroun, d’un nouveau chapitre et d’un nouveau départ. Quant aux ouvriers de la haine, ils devraient garder en mémoire ces mots de Romulo Gallegos dans L’étranger : « Le péché contre l’idéal est stérile, comme les terres maudites, où l’on sème mais où l’on ne récolte pas. »  
 

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