Cameroun-Côte d’Ivoire : au-delà des comparaisons


Depuis quelques jours, la blogosphère bruisse du vacarme des nombreuses réactions à une enquête menée par des web-journalistes d’un hebdomadaire basé à Paris, et publiée sur son site Internet. En réalité, il s’agit d’un article comparatif de l’évolution de la croissance économique du Cameroun et de la Côte d’Ivoire, dont le titre révèle déjà l’angle de traitement, et la thèse soutenue : Comment la Côte d’Ivoire a creusé l’écart avec le Cameroun. Des réactions d’approbation, d’incompréhension, voire d’indignation s’en sont suivies. Les unes pour pointer l’incurie et la corruption des dirigeants camerounais, et le génie de ceux de Côte d’Ivoire ; les autres pour questionner l’opportunité de cet écrit et sa lecture peu nuancée des statistiques. Arguant que quel que soit le niveau des deux PIB, les réalités vécues sont les mêmes : taux de chômage et taux de pauvreté très élevés, économie formelle culminant à 10% et presque exclusivement composée de multinationales, qui rapatrient leurs profits. Et de fait, l’« enquête-événement » a « oublié » de prendre en compte l’indice de développement humain (IDH), où le Cameroun est de loin supérieur à la Côte d’Ivoire sur la même période. Cet agrégat mesure le niveau atteint dans trois dimensions fondamentales : l’éducation et les connaissances, l’accès à la santé et l’espérance de vie, le niveau de vie décent (nutrition, logement, accès à l’électricité, indice de pauvreté, utilisation de latrines, type de combustibles de cuisson, etc.).
Dans la foulée, l’agence d’informations économiques ECOFIN, basée à Genève, a publié à son tour sa propre enquête web : Le match Cameroun-Côte d’Ivoire : la réalité des chiffres en 30 indicateurs. Plus documentée et plus équilibrée, ponctuée d’indicateurs utiles sur l’interprétation des données et le caractère parfois aléatoire de celles-ci, cette nouvelle publication achève de démontrer l’intérêt avéré des médias occidentaux pour ce sujet, et son caractère « vendable », selon le jargon journalistique. Alors, devons-nous nous en plaindre, ou nous en réjouir ? Tout dépend de l’objectivité du regard et de l’acuité de l’analyse ! 
Ce n’est pas une surprise : les comparaisons de trajectoires économiques entre pays considérés comme proches, géographiquement ou culturellement, sont toujours délicates. Ce sont des « derbys » à la manière des confrontations footballistiques entre des équipes voisines et rivales, qui drainent toujours des foules, déchaînent les passions, décuplées par l’effet grégaire et le théâtre même de cet affrontement : les réseaux sociaux. C’est donc avec une extrême précaution et beaucoup de doigté que le journaliste doit aborder ces sujets, afin de ne pas exacerber ces pulsions négatives, dommageables à la coexistence pacifique des peuples.
On le sait, Camerounais et Ivoiriens n’ont pas attendu une quelconque enquête pour s’étriper quotidiennement sur la Toile, parfois avec humour et dérision, trop souvent avec véhémence. Mais toujours sur ce thème qu’on peut trouver dérisoire : Qui est le plus beau ? Qui est le plus grand ? Notre propos est donc de calmer le jeu. En admettant que la réalité est bien celle-ci : la Côte d’Ivoire a pris deux longueurs d’avance sur le Cameroun, si l’on considère l’évolution de leurs PIB respectifs. 
Mais il n’y a pas là de quoi fouetter un chat, si je peux me permettre. Le Cameroun, c’est le Cameroun, n’est-ce pas ? Il abhorre les comparaisons, le clonage et le mimétisme. Il réclame de rester maître de son destin. Néanmoins, les Camerounais doivent intégrer sans fausse honte, qu’ils doivent améliorer leur appareil de production, et mieux attirer les investisseurs, dans le but de créer davantage de richesses. L’autre pendant de cette réalité, que le journaliste ne doit pas occulter sans travestir la vérité, c’est que selon les mêmes statistiques des institutions de Bretton Woods, le Cameroun réussit à offrir à ses populations, dans l’ensemble, un niveau de vie plus décent, un meilleur accès à l’éducation et aux soins de santé, une plus longue espérance de vie. En définitive, chacun doit chercher à s’améliorer dans le domaine où il est le moins performant. Parce que le développement est un tout.
Que l’on ne se méprenne donc pas sur l’objet de cette chronique. Elle ne remet pas en question la légitimité du journaliste à s’emparer de ce thème ni sa perplexité devant le « décrochage » du Cameroun. Mais elle s’interroge sur les explications avancées et les conclusions globales. La quasi sacralisation de l’instrument de mesure unique, le Produit intérieur brut (PIB) est aussi questionnable. Comme si l’on trouvait évident que l’Afrique, sur la voie de son émergence, doive sans autre forme d’autocritique, valider le modèle de libéralisme débridé enfourché depuis 60 ans, et s’y tenir, quelles que soient les conséquences pour ses enfants ! Partout en Afrique, en effet, malgré la croissance du PIB, la masse de pauvres va croissant, creusant les inégalités, fracturant douloureusement la société en deux entités de plus en plus irréconciliables. Les capitales et quelques grandes villes se constituent en îlots de prospérité, où gravite la classe moyenne, consommatrice de biens et services sur le modèle occidental. A leurs périphéries, et dans la zone rurale, le niveau de vie est proche des standard moyenâgeux. Est-ce donc cela le baromètre du développement économique tant rêvé, et tant recherché ? Est-ce là le modèle que nous devons suivre ? On peut en douter.
En y réfléchissant, d’autres décrochages spectaculaires pourraient être cités et analys&eacu...

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