« L’État dépense pour un service qui n’est pas rendu »

Pr. Viviane Ondoua Biwole, professeur titulaire à l’Université de Yaoundé II et experte en questions de gouvernance et de management public.

Professeur, dans une note publiée la semaine dernière, le ministre des Enseignements secondaires tire la sonnette d'alarme après avoir recensé plus de 2300 enseignants absents de leur poste de travail. Un phénomène qui semble perdurer dans l’administration publique. Selon vous, qu’est-ce qui peut expliquer cette situation ?
Votre question d’apparence simple sur la situation d’absence des enseignants à leur poste de travail cache une complexité qu’il convient de dévoiler avant d’évoquer les raisons possibles de ce phénomène. Ce dernier peut revêtir les réalités d’indiscipline, d’absence normale ou d’absentéisme. Concernant l’indiscipline, il s’agit par exemple des situations où les enseignants n’ont pas pris service à leurs postes ou ont pris service et ne s’y rendent pas pour travailler. Il s’agit alors de désertions qui sont traitées comme un cas d’indiscipline pouvant être caractérisée de faute lourde passible d’exclusion. Concernant l’absence et l’absentéisme, il convient au préalable de faire une différence souvent négligée, voire ignorée, entre absence et absentéisme. En effet, l’absence, comme l’absentéisme, se caractérisent par la non présence physique d’un individu sur son lieu de travail, à un endroit donné et à un moment donné alors qu’on attend de lui qu’il y soit. Cette non-présence physique peut être due, d’une part, à des congés réglementaires (congés payés, congés de formation, congé maternité, congés spéciaux, etc.). Dans ce sens, elle est associée à de l’absence, définie comme un évènement ponctuel et normal de la vie de travail. D’autre part, elle peut être le fait de l’état de santé durablement fragile de l’employé. On pourrait alors parler de l’absentéisme défini comme un comportement chronique, répétitif, habituel et systématique de manque d’assiduité sur son lieu de travail pour des raisons de maladie. Cette absence prolongée et chronique peut également être une action volontaire des agents de ne pas apporter leur contribution à l’administration. Dans cette perspective qui fait largement consensus dans les travaux académiques, un élément permet de distinguer l’absence de l’absentéisme. L’absentéisme se caractérise par le non-respect des attentes sociales de la part de l’individu à son poste de travail. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit effectivement de l’absentéisme de 2300 enseignants constaté par une absence chronique à un poste de travail. L’absentéisme est lié à une grande variété de causes d’insatisfaction au travail, de faible implication organisationnelle, de maladie, des problèmes liés à la garde d’enfants, du mauvais temps et de la pénibilité d’accès ou d’exercice de la fonction, des caractéristiques sociodémographiques telles que le sexe et l’âge (les femmes et les employés plus âgés ont des taux d’absentéisme plus élevés), des attitudes négatives envers le travail, le comportement et la culture au travail, les pratiques managériales inadaptées. La question de la gestion de la mobilité et de la gestion de la carrière des enseignants ne sont pas négligeables car elles adressent les préoccupations d’équité au travail et d’épanouissement individuel.

L’administration publique semble pourtant faire courir. Une fois arrivés, certains choisissent de partir. N’est-ce pas un paradoxe ?
Il n’y a pas de paradoxe. Les employés sont généralement libres de choisir de venir ou non au travail. Ceux qui choisissent de partir ou de ne pas travailler ne boudent pas la solde liée à leur statut. C’est un comportement opportuniste entretenu par les failles du système de contrôle qui ne traque pas systématiquement les contrevenants : soit ceux-ci bénéficient de la complicité de leurs chefs hiérarchiques directs, soit leur absence n’est ni signalée, ni sanctionnée. Dans un cas comme dans l’autre, le système administratif présente des failles exploitées par les agents concernés. Le dispositif du suivi de l’assiduité et les évaluations sensées être annuelles pour tous les agents de l’État ne sont donc pas systé...

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