« On est au-delà d’une simple polémique commerciale »

Yannick Ndegue, Consultant en marketing et gouvernance sportive, Directeur de publication de Sport Business Insights.

La FIFA a dû renoncer à son projet d’ouverture à des investisseurs étrangers face à une fraude généralisée. Concrètement, que proposait la FIFA et que valait son projet ?
Ce qu’il faut dire est que le projet FIFA Forward Enterprise (FFE) prévoyait la création d'une filiale commerciale chargée de gérer les principaux actifs économiques de la FIFA (droits médias, sponsoring, billetterie et licences) liés notamment à la Coupe du Monde et à la Coupe du Monde des Clubs. Un consortium d'investisseurs privés, conduit par le fonds Thrive Eternal, devait acquérir une participation minoritaire d'environ 20 %, sur la base d'une valorisation estimée à 20 milliards de dollars, permettant à la FIFA de lever près de 4,2 milliards de dollars, selon un montage financier élaboré par la banque américaine JP Morgan. L'objectif était de porter à plus de 10 milliards de dollars les investissements consacrés au développement du football mondial entre 2027 et 2031. Les 211 fédérations membres auraient ainsi bénéficié d'une dotation exceptionnelle de 20 à 40 millions de dollars dès 2027, puis d'un financement annuel renforcé pouvant atteindre 20 millions de dollars par cycle, sous réserve d'une approbation du projet avant le 19 septembre 2026. La plus-value pour les petites fédérations est réelle : pour des associations comme celle du Cameroun, qui tire déjà près de 70 % de ses revenus des programmes FIFA, un tel afflux de financement représente un levier réel pour les infrastructures, les centres techniques et le fonctionnement quotidien. Des besoins que le sponsoring privé local, souvent quasi inexistant, ne couvre pas.

Pourquoi ce projet a-t-il suscité autant de critiques ?
À mon avis, ce rejet s'explique par trois raisons principales. D'abord, sur le plan institutionnel, la méthode a posé problème. Un projet de cette importance a été présenté sans véritable concertation avec les associations membres, les confédérations ou même le Conseil de la FIFA. Le calendrier très serré a donné le sentiment que la décision était déjà prise. C'est d'ailleurs ce qu'ont dénoncé la CONCACAF et l'AFC, qui ont regretté un manque de consultation et de consensus. Ensuite, il y a un enjeu politique et sportif. Certaines confédérations, au premier rang desquelles l'UEFA, ont redouté une remise en cause de leur monopole ou leur autonomie... Leur inquiétude était que des investisseurs privés puissent, à terme, influencer les grandes décisions relatives aux compétitions, au calendrier international ou à la gouvernance du football, avec une logique davantage financière que sportive. Enfin, il existe une dimension géopolitique. L'identité des investisseurs pressentis a alimenté de nombreuses interrogations. Le fait que le fonds Thrive Eternal soit dirigé par Joshua Kushner, dont la famille est très proche de Donald Trump, a nourri les suspicions. Dans un contexte où Gianni Infantino affiche une proximité assumée avec les autorités américaines. Cette proximité, déjà pointée du doigt après l'intervention de Donald Trump auprès de Gianni Infantino dans le dossier de la suspension du joueur Folarin Balogun, a renforcé l'idée d'une FIFA de plus en plus perméable à des influences extra-sportives. Certains y ont vu un risque de voir des considérations politiques et économiques peser davantage sur les décisions de la FIFA.

C’est la première fois que les confédérations s’opposent de façon frontale à Infantino. Pourquoi maintenant, et cela traduit-il un changement des rapports de force ?

Il faut comprendre que ce n'est pas la première fois qu'un projet d'investissement privé porté par Gianni Infantino se heurte à une opposition institutionnelle : en 2019 déjà, un comité de parties prenantes de la FIFA avait rejeté un plan similaire, soutenu par le président, visant à lever 25 milliards de dollars auprès d'investisseurs privés. SoftBank et le fonds souverain saoudien étaient alors cités, pour un Mondial des clubs élargis. La nouveauté, cette fois, tient à l'échelle et à la forme de la riposte : ce ne sont plus des comités techniques qui freinent le projet, mais des confédérations, avec la menace publique d'un boycott. Le timing s'explique aussi par le contexte. Le projet arrive quelques jours seulement après la clôture d'un Mondial 2026 aux avis partagés : premier tournoi à 48 équipes et à trois pays hôtes, salué pour des parcours comme celui du Cap-Vert, un succès commercial sans précèdent, mais critiqué pour l'allongement du calendrier, la fatigue liée aux déplacements et une commercialisation jugée envahissante. L'autorité d'Infantino sur le plan sportif est donc déjà questionnée au moment où il propose une réforme financière d'ampleur. S'y ajoute l'agenda électoral : l'élection présidentielle de la FIFA est prévue en mars 2027, et Infantino y reste pour l'instant le seul candidat déclaré. Lancer ce projet dans cette fenêtre a été perçu comme une tentative de verrouiller son bilan avant l'échéance. Ce qui a précisément incité les confédérations à hausser le ton pendant qu'elles en avaient l'occasion.

L’Afrique a semblé réceptive à ce projet et n’a pas eu le temps de se prononcer. Comment comprendre cette attitude et cela peut-il avoir des conséquences pour le continent ?
Je ne pense pas que l'Afrique ait manqué de temps pour se prononcer. Je crois plutôt que la CAF a adopté une posture stratégique, vu le poids symbolique de sa représentation (54 associations, face l’influence doublée du nombre important de l’UEFA (55 associations) qui avait déjà exercé une pression sur la FIFA avec cette intention de boycott. Contrairement à l'UEFA, qui dispose de ressources importantes grâce à ses propres compétitions, la CAF représente des fédérations dont beaucoup dépendent fortement des financements du programme FIFA Forward. Dans ce contexte, il était difficile de rejeter immédiatement un projet qui promettait des moyens financiers supplémentaires pour le développement du football. Le cas des Comores est révélateur. Son président, Saïd Ali Saïd Athouman, a rappelé que des dizaines de millions de dollars peuvent transformer durablement le football d'une petite fédération, tout en reconnaissant que la question de l'indépendance de la FIFA méritait d'être examinée. Cette position reflète celle de nombreuses associations africaines : elles voient l'opportunité économique, mais restent conscientes des enjeux de gouvernance. Je ne parlerais donc pas de naïveté, qui insinue que l’Afrique risquerait quelque chose. Il s'agit davantage d'un rapport de dépendance financière. Lorsqu'une fédération finance une grande partie de ses activités grâce aux programmes de la FIFA, sa marge de manœuvre politique est naturellement plus limitée que celle des grandes fédérations européennes et d’autres aires plus économiquement viables. La véritable conséquence pour l'Afrique est ailleurs. Tant que cette dépendance perdurera, le continent sera régulièrement confronté à ce dilemme : défendre ses intérêts financiers à court terme ou peser davantage sur les grandes décisions de gouvernance du football mondial. Le véritable défi est donc de renforcer l'autonomie économique des fédérations africaines afin qu'elles puissent participer aux débats internationaux avec une plus grande liberté de positionnement.

Peut-on parler d'une crise de gouvernance à la FIFA ?

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