Pour une gouvernance éthique publique de l’intelligence artificielle au Cameroun
Par Dr Basile NGONO*
« En cette ère du numérique et de l’intelligence artificielle, nous avons entre nos mains des outils prodigieux. S’ils sont utilisés à bon escient, ils peuvent nous permettre […] de garantir à l’humanité un avenir meilleur. » - Paul Biya, 78e Assemblée générale des Nations Unies, 26 septembre 2023
L’ intelligence artificielle n’est plus une promesse lointaine. Elle est déjà entrée dans les administra tions, les entreprises, les universités, les médias, les hôpitaux, les banques et, plus largement, dans la vie quotidienne des ci toyens camerounais. Elle transforme pro gressivement les manières de produire, d’apprendre, de communiquer, de décider et d’administrer. La question qui se pose désormais au Ca meroun n’est donc plus seulement de sa voir comment adopter l’intelligence artifi cielle, mais comment la gouverner. Car une technologie aussi puissante ne peut être abandonnée à la seule logique de la performance, du marché ou de l’inno vation. Lorsqu’elle intervient dans l’action publique, elle touche directement aux droits, aux libertés, à l’égalité, à la dignité des personnes et à la confiance des ci toyens dans les institutions. Le Cameroun a déjà commencé à prendre la mesure de cet enjeu. Les Concertations nationales sur l’intelligence artificielle (CONIA), organisées à Yaoundé en juin 2024, avaient notamment recommandé l’élaboration d’un cadre juridique et régle mentaire adapté, la promotion de l’éthique et de la responsabilité en IA, ainsi que le développement des compétences et la sé curisation des données. En 2026, le Came roon Internet Governance Forum a encore placé la gouvernance responsable de l’IA, la gouvernance des données, la cybersé curité, l’inclusion et la souveraineté numé rique parmi ses grandes priorités. Le moment est donc venu de franchir une nouvelle étape : passer de la réflexion sur l’IA à une véritable politique publique d’éthique de l’IA. L’IA publique ne doit pas être seule ment efficace : elle doit être juste L’introduction de l’IA dans l’administration peut produire des gains considérables : au tomatisation de certaines procédures, amélioration de l’accès aux services pu blics, analyse de données, détection de fraudes, optimisation des transports, aide à la décision, amélioration des systèmes de santé et d’éducation. Mais l’efficacité administrative ne consti tue pas, à elle seule, un critère éthique suffisant. Un système peut être techniquement per formant tout en produisant des décisions injustes. Un algorithme peut accélérer une procédure tout en reproduisant des discri minations présentes dans les données sur lesquelles il a été entraîné. Une adminis tration peut devenir plus rapide tout en devenant moins compréhensible pour le citoyen. C’est pourquoi l’IA publique doit être sou mise à une exigence fondamentale : au cune innovation technologique ne doit af faiblir la personne humaine au nom de l’ef ficacité administrative. La question centrale devrait être simple : cette technologie améliore-t-elle réelle ment la qualité du service public et la condition du citoyen ? Gouverner l’IA plutôt que subir l’IA Le Cameroun ne part pas de zéro. L’État a engagé une réflexion sur l’IA et plusieurs institutions travaillent déjà sur son appro priation. En mars 2024, le Conseil de Ca binet avait consacré une communication aux opportunités et aux risques liés à l’in telligence artificielle, notamment les ma nipulations, les trucages et les fausses in formations. En janvier 2025, le Forum des Institutions de Régulation du Cameroun a également organisé une formation desti née aux régulateurs du secteur public sur l’utilisation de l’IA au service de la régula tion. Ces initiatives doivent maintenant être ar ticulées dans une vision d'ensemble. La gouvernance éthique publique de l’IA devrait reposer sur une idée essentielle : l’État ne doit pas seulement être utilisa teur de l’intelligence artificielle ; il doit aussi être garant des conditions éthiques de son utilisation. Cela suppose de répondre à cinq questions avant le déploiement d’un système d’IA dans une administration : Pourquoi l’utiliser ? Sur quelles données repose-t-il ? Quels risques fait-il courir aux citoyens ? Qui est responsable de ses décisions ou recommandations ? Quels recours sont ouverts à la personne affectée ? Ces questions devraient devenir aussi nor males dans l’administration camerounaise que les contrôles juridiques, financiers ou techniques. Pour une éthique de l’IA proprement camerounaise Il serait toutefois insuffisant de reproduire mécaniquement des modèles élaborés ail leurs. Le Cameroun doit participer à la construc tion d'une gouvernance africaine de l'in telligence artificielle tout en développant ses propres réponses institutionnelles et culturelles. L'Union africaine a adopté en 2024 une Stratégie continentale sur l'intelligence ar tificielle qui défend une approche afri caine, inclusive, centrée sur les personnes et orientée vers le développement. Elle in siste notamment sur les droits humains, la dignité, la diversité culturelle, la sécurité, l'inclusion et la participation africaine à la gouvernance mondiale de l'IA. Cette orientation est importante. Pour le Cameroun, l’éthique de l’IA pourrait être construite autour de quelques valeurs fondamentales : dignité, responsabilité, solidarité, justice, participation, transpa rence et souveraineté. La dignité signifie que le citoyen ne doit jamais être réduit à une donnée ou à un profil algorithmique. La responsabilité signifie qu'une décision ne peut devenir « irresponsable » simple ment parce qu'elle a été produite ou sug gérée par une machine. La solidarité signifie que l'IA doit réduire, et non accentuer, les fractures territo riales, sociales, économiques, linguis tiques ou générationnelles. La justice exige de surveiller les biais al gorithmiques et les discriminations. La participation implique que les citoyens, les chercheurs, les professionnels, la so ciété civile et les acteurs économiques puissent participer aux débats sur les usages de l'IA. La transparence exige que l'administration puisse expliquer, dans des limites compa tibles avec la sécurité, comment un sys tème intervient dans une décision pu blique. Enfin, la souveraineté numérique invite le Cameroun à développer ses compétences, ses infrastructures, ses données, ses cher cheurs et ses solutions locales afin de ne pas devenir uniquement consommateur de technologies conçues ailleurs. L'État doit donner l'exemple Il serait paradoxal de demander au secteur privé d'être responsable dans son utilisa tion de l'IA alors que l'administration pu blique ne s'imposerait pas les mêmes exi gences. L'État devrait donc adopter une charte éthique de l'intelligence artificielle dans le secteur public, applicable progressive ment aux administrations, établissements publics et organismes utilisant des sys tèmes d'IA. Cette charte pourrait consacrer plusieurs obligations : - identifier les systèmes d'IA utilisés par les administrations ; - réaliser une évaluation éthique et d'im pact avant le déploiement des systèmes à haut risque ; - protéger strictement les données per sonnelles ; - garantir une supervision humaine des décisions sensibles ; - informer les citoyens lorsqu'ils interagis sent avec un système automatisé lorsque cela est pertinent ; - assurer la traçabilité des décisions assis tées par IA ; - prévoir un mécanisme de recours humain ; - auditer régulièrement les systèmes ; - documenter les biais et les erreurs ; - imposer des exigences de sécurité et de cybersécurité ; - favoriser l'interopérabilité et la souverai neté des infrastructures publiques. L'objectif ne serait pas de ralentir l'inno vation. Il serait de faire de l'éthique une condition de la confiance et donc une condition de la durabilité de l'innovation. Créer une architecture nationale de gouvernance éthique de l'IA Une politique publique ambitieuse néces site également une architecture institu tionnelle claire. Le Cameroun pourrait envisager la créa tion d'un Conseil national d'éthique et d'in telligence artificielle, ou d'une instance équivalente, dotée d'une mission consul tative, prospective et d'évaluation. Cette instance devrait réunir non seule ment des informaticiens, mais également des juristes, philosophes, éthiciens, éco nomistes, sociologues, spécialistes des données, professionnels de santé, ensei gnants, représentants de la société civile et acteurs du secteur privé. Car l'IA n'est pas seulement une question informatique. Elle est simultanément une question juri dique, économique, sociale, politique, cul turelle, philosophique et anthropologique. Une telle instance pourrait notamment : - élaborer des recommandations éthiques nationales ; - évaluer les systèmes d'IA à fort impact ; - produire des avis sur les projets gouver nementaux ; - développer des référentiels d'éthique de l'IA ; - former les responsables publics ; - suivre les risques émergents ; - organiser une consultation régulière des citoyens ; - contribuer à la position camerounaise dans les négociations africaines et inter nationales sur l'IA. L'éthique doit commencer avant l'algorithme La véritable rupture conceptuelle consiste à ne plus attendre les dommages pour in tervenir. L'éthique publique de l'IA doit être antici pative. Avant de déployer une technologie dans la santé, l'éducation, la fiscalité, la justice, la sécurité, les services sociaux ou la ges tion administrative, il faut se demander non seulement ce qu'elle peut faire, mais aussi ce qu'elle pourrait produire comme conséquences inattendues. Il faut donc passer d'une logique de « ré parer après » à une logique de « prévenir avant ». Cela signifie intégrer l'éthique dès la conception : Ethics by Design, mais aussi Human Rights by Design. L'enjeu est particulièrement important pour les décisions publiques susceptibles d'affecter directement les personnes : at tribution de prestations, orientation sco laire, recrutement, fiscalit&eacut...
Cet article complet est réservé aux abonnés
Déjà abonné ? Identifiez-vous >
Accédez en illimité à Cameroon Tribune Digital à partir de 26250 FCFA
Je M'abonne1 minute suffit pour vous abonner à Cameroon Tribune Digital !
- Votre numéro spécial cameroon-tribune en version numérique
- Des encarts
- Des appels d'offres exclusives
- D'avant-première (accès 24h avant la publication)
- Des éditions consultables sur tous supports (smartphone, tablettes, PC)



Commentaires