« Le Cameroun est dans un processus d’autonomisation stratégique »

Pr. Pélagie Chantal Belomo Essono, spécialiste des questions stratégiques et militaires, chef de département de science politique à l’UCAC.

Dans le contexte sécuritaire actuel (terrorisme, groupes armés rebelles aux frontières, etc.), quel est l’intérêt pour les pays africains de développer des partenariats de sécurité et de défense entre eux ? Primo, la complexification, la mutabilité, la variabilité des guerres contemporaines, la disproportionnalité, l’asymétrie, l’imprévisibilité, l’invisibilité et la fugacité de l’ennemi imposent une massification et une diversification de la létalité portée par des Etats dans un contexte de régionalisation et d’internationalisation des menaces. En outre, le redimensionnement stratégique des groupes djihadistes dont l’action repose sur la revendication de la monopolisation de la violence légitime, la fabrique des proto-Etats, la conquête d’une territorialisation étatique, l’expansion territoriale, etc. dessine les contours d’une sécurisation fondée sur la mutualisation. Leur capacitation s’appuie sur une restructuration stratégique plus offensive, une mutualisation des forces, une arsenalisation considérable, l’usage de nouveaux vecteurs (drones), la sophistication des moyens de renseignement et le détournement des arsenaux militaires. En plus, la déterritorialisation des menaces, les effets délétères de la mondialisation, la transnationalisation des activités illicites et la densification des flux contraignent à l’implémentation des régimes de coopération sécuritaire et de défense. La coopération sécuritaire constitue donc aujourd’hui la matrice de la sécurisation des Etats. Secundo, la conception des partenariats de sécurité et de défense s’inscrit en Afrique dans une longue historicité. Tertio, l’Architecture de paix et de sécurité de l’Union africaine (APSA) prévoit l’institutionnalisation de la force africaine en attente. Ce dispositif sécuritaire est structuré autour des communautés économiques régionales (CER) ayant pour objectif le maintien de la paix dans les sousrégions. Le Cameroun est engagé dans cette dynamique avec plusieurs pays africains, aussi bien au plan bilatéral que multilatéral. Quelle analyse faites-vous de cette coopération militaire ? La dynamique de coopération militaire engagée par le Cameroun rend compte d’un processus d’autonomisation stratégique et de sa réorientation stratégique qui repose sur la diversification partenariats stratégiques. D’autre part, elle s’enracine dans sa politique d’ouverture au monde, de raffermissement des relations bilatérales et multilatérales et de consolidation de la diplomatie de défense. Aussi, sur le plan multilatéral, la forme la plus aboutie de cette coopération s’illustre-t-elle par la coalition ad hoc qu’est la Force multinationale mixte (FMM). En effet, cette coalition qui intègre à l’origine le Cameroun, le Nigeria, le Tchad et le Niger sera une coalition régionale de lutte contre Boko Haram. La communalisation de cette force a donné lieu à un recul stratégique de la secte Boko Haram. Par ailleurs, si on peut noter des apories en termes politiques relatifs aux dissensions entre le Tchad et le Nigeria, au retrait du Niger, cette force a néanmoins contribué au renforcement des relations bilatérales entre le Cameroun et le Nigeria. On peut y noter le droit de poursuite institué entre les deux Etats. Si le prépositionnement des contingents demeure étatique, elle a néanmoins donné lieu à la possibilité d’une interopérabilité des forces, aux échanges et au partage des renseignements et du fardeau sécuritaire. Sur le plan bilatéral, la formalisation de la coopération militaire s’énonce à partir d’une typologie multiple de relations militaires, notamment des relations étroites dont la matrice réside sur le partage des frontières, de l’espace sous-régional ou du Golfe de Guinée. Il s’agit du Nigeria, du Tchad, de la République centrafricaine, du Gabon, du Congo, de la Guinée équatoriale. On note également une diversification des partenariats avec l’Egypte, le Maroc, l’Algérie, le Sénégal, la Côte d’ivoire, le Mali, etc. Toutefois, la structuration du partenariat varie d’un Etat à un autre en fonction des liens historiques, des enjeux sécuritaires, des relations diplomatiques et des objectifs de sécurité nationale. La formulation de la diplomatie de défense consiste, quant à elle, à la formalisation d’un cadre de concertation et d’échanges. Les référentiels de la coopération militaire concernent dans la globalité la sécurisation des frontières, la lutte contre les menaces transfrontalières (terrorisme, grand banditisme), le déploiement des contingents camerounais au sein de la Minusca, la sécurisation de certains corridors, le renseignement, la formation, le partage d...

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