De l'arène aux idées : plaidoyer pour une salubrité de la pensée dans l'espace public
Honoré DEMENOU TAPAMO
Le 19 août 2019, je lançais dans les colonnes d’un quotidien basé à Yaoundé un cri d'alarme contre ce que j'appelais les 'atrocités langagières' et la 'déferlante de haine' qui commençaient à saturer notre espace public. Sept ans plus tard, le constat est plus qu'amer : ce qui n'était alors qu'une dérive semble s'être mué en un système de communication globalisé, où l'invective a définitivement remplacé l'argument. Sur nos plateaux de télévision comme sur les réseaux sociaux, nous assistons à une véritable démission de l'intelligence. On ne discute plus pour comprendre ou pour construire, mais pour abattre l'autre, souvent en le réduisant à sa seule appartenance tribale ou partisane. Pourtant, nul n'engage sa communauté sans mandat, et la haine de l'autre n'a jamais constitué un projet de société. Face à cette pollution mentale qui menace notre vivre ensemble, il est temps de proposer non pas une énième incantation à la paix, mais une véritable Charte de la pensée critique. Car si l'arbre du tribalisme et de la haine continue de croître, c'est parce que nous acceptons, chaque jour, d'en être les jardiniers par notre silence ou nos propres égarements logiques. Il est temps de briser ces branches. Le Diagnostic "Pourquoi sommes-nous tombés dans ce piège ? Le mal n'est pas seulement politique, il est psychologique. Nous avons collectivement déserté ce que le chercheur Adam Grant appelle le 'mode scientifique' — cet état d'esprit qui consiste à traiter ses propres convictions comme des hypothèses à tester et non comme des vérités absolues. Aujourd'hui, l'espace public camerounais est saturé de 'Procureurs' et de 'Prédicateurs'. Le Procureur ne cherche qu'à prouver le tort de l'autre, tandis que le Prédicateur cherche à imposer sa croyance sans jamais la remettre en question. Dans cette arène, la vérité devient une variable d'ajustement. Comme je l'écrivais déjà en 2019, on oublie trop souvent que la vérité n'est pas relative : un fait demeure un fait, qu'il soit énoncé par un allié ou un adversaire. Cette dégradation est exacerbée par la 'tyrannie de l'émotion'. Lorsque l'insulte et le mensonge deviennent la réponse par défaut à la contradiction, c'est l'aveu d'une faiblesse intellectuelle profonde. En réduisant l'autre à son identité tribale ou à son camp ou encore à des déclarations non vérifiables, nous nous privons de la seule chose qui permet de progresser : le conflit de 'tâches' (débat d'idées) au profit du conflit de 'personnes' (attaque ad hominem). Nous ne discutons plus des dossiers, nous nous déchirons sur les identités." Les Piliers d'une Charte de la Pensée Critique "Pour sortir de cette impasse, nous ne devons plus nous contenter de voeux pieux. Il nous faut adopter une discipline de l'esprit, une charte de salubrité intellectuelle qui repose sur trois piliers indissociables: 1. La sacralité du fait sur l'émotion : Nous devons réapprendre à dissocier la vérité de celui qui l'énonce. La vérité n'est pas une propriété partisane ; elle est immuable. Accepter un fait, même s'il sert l'adversaire, est le premier signe d'une maturité démocratique. La vérité n'est pas une question de majorité ou de camp. Comme l'enseignait Karl Popper, la quête de vérité exige que nous soumettions nos convictions à l'épreuve de la critique la plus sévère. Accepter la contradiction n'est pas une marque de faiblesse, c'est l'essence même de la rigueur intellectuelle. En refusant ce débat, nous quittons le champ de la raison pour celui de l'affrontement sauvage. 2. Le mode 'Scientifique' contre le dogme : S'inspirant des travaux sur la pensée flexible, nous devons aborder chaque débat non pour gagner, mais pour apprendre. Cela exige une humilité intellectuelle : admettre que nos convictions sont des hypothèses que la contradiction peut — et doit — venir tester. Le contradicteur n'est plus un ennemi à abattre, mais une 'torche' qui éclaire nos propres zones d'ombre. 3. L'individualisation de la parole : Il est urgent de mettre fin au procès en sorcellerie par association. Nul n'est responsable des propos d'un membre de sa communauté si celui-ci n'en a pas reçu le mandat formel. Juger un homme pour ses idées propres et non pour son appartenance (tribale ou politique) est la condition sine qua non pour briser la mécanique du tribalisme que je dénonçais déjà il y a sept ans." Auditeur comme rempart Cette tribune s’adresse aux débatteurs, mais plus encore à vous qui écoutez ou lisez. L'histoire nous a montré que l'auditeur ou le lecteur n'est jamais un simple spectateur. Le théologien Dietrich Bonhoeffer, observant la montée de la barbarie dans le régime nazi des années 40, nous a avertis : la stupidité collective est plus dangereuse que la méchanceté, car elle est imperméable à la raison. Nous n’avons pas besoin de regarder loin pour voir ce mécanisme à l'oeuvre. Le génocide au Rwanda n'a pas commencé avec des machettes, mais avec les mots d'une radio — la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) — qui a transformé des voisins en ennemis par la seule force d'une rhétorique déshumanisante. Ce que Bonhoeffer appelait l'abdication du jugement personnel a trouvé là son illustration la plus atroce. Plus près de nous, dans notre propre espace national, les manifestations et ...
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