« La Guinée-Bissau joue son venir »

Dr. Mariette Edimo Mboo, chargée de cours, chercheure / enseignante permanente à l’Institut des Relations internationales du Cameroun.

Quel est l’enjeu principal du référendum constitutionnel pour la Guinée-Bissau ? Pour comprendre l’effervescence politique ac­ tuelle en Guinée-Bissau, il faut d’abord se replon­ ger un instant dans la trajectoire singulière de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Depuis son accession à l’indépendance, la Guinée-Bissau traine une lourde et malheureusement célèbre réputation d’instabilité chronique, rythmée par des soubre­ sauts militaires, des dissolutions de parlements en série et une conflictualité permanente entre les différents sommets de l’Etat. Sous l’empire de l’ancien régime semi-parlementaire, les fric­ tions récurrentes entre l’exécutif et l’Assemblée nationale ont régulièrement paralysé l’action pu­ blique. C’est précisément cette fatigue collective face aux crises institutionnelles à répétition et le besoin pressant de redéfinir les règles du jeu qui ont conduit les autorités actuelles à initier ce referendum constitutionnel. En tant qu’analyste de relations internationales, je perçois l’enjeu principal de ce scrutin non pas comme un simple toilettage juridique, mais bien comme un vérita­ ble referendum de refondation structurelle. Le cœur de la reforme propose un pivot net vers un régime présidentiel fort, redessinant la carte ins­ titutionnelle et conférant des prérogatives ac­ crues au chef de l’Etat, tout en rationalisant le format de l’Assemblée nationale. Pour les partisans du projet, il s’agit d’offrir enfin à la Guinée-Bissau la stabilité exécutive qui lui a tant fait défaut, en coupant court aux blocages structurels du passé. Mais pour les voix plus cri­ tiques, notamment au sein de l’opposition et de la société civile, la crainte d’un déséquilibre des pouvoirs et d’un verrouillage politique unilatéral reste vive. Au fond, à travers ce vote, la Guinée- Bissau joue sa partition pour les décennies à ve­ nir : elle cherche à purger ses vieux démons ins­ titutionnels tout en traçant une nouvelle ligne de crête entre efficacité de l’exécutif et préser­ vation de l’équilibre démocratique. La réforme constitutionnelle proposée peut-elle contribuer à mettre fin à l’insta­ bilité politique qui secoue le pays depuis plusieurs années ? Il y a une illusion tenace en sciences politiques: celle de croire qu’un texte de loi, aussi soigné soit-il, peut à lui seul guérir les maux structurels d’un Etat. Je crois qu’il faut aborder cette ques­ tion de la constitutionnalisation de la stabilité avec beaucoup de mesure, en grimpant pas à pas dans l’analyse. D’un point de vue strictement ju­ ridique et institutionnel, l’argumentaire officiel se défend. La Guinée-Bissau sort d’un régime semi-parlementaire marqué par une conflictua­ lité permanente entre l’exécutif et le parlement, provoquant dissolutions en cascade et paralysie de l’Etat. En rationalisant les institutions, en cla­ rifiant les compétences et en renforçant l’auto­ rité de l’exécutif, la réforme cherche à éliminer les zones grises qui ont nourri les crises du passé. A ce premier niveau d’analyse, l’outil constitutionnel est conçu comme un verrou tech­ nique anti-crise. Mais si l’on élève le curseur pour observer la réalité sociopolitique du pays, la perspective change. L’instabilité chronique de la Guinée-Bissau ne relève pas uniquement d’une mauvaise rédaction des articles constitution­ nels, elle plonge ses racines dans des dyna­ miques historiques profondes, des équilibres fra­ giles entre composantes de la nation et des vulnérabilités économiques persistantes. Modi­ fier la superstructure institutionnelle sans ac­ compagner cette transition d’un véritable dia­ logue inclusif risque de déplacer le problème sans l’effacer. Un texte juridique ne remplace pas la culture du compromis politique. Allant plus loin dans la réflexion géopolitique, l’histoire des tran­ sitions en Afrique de l’Ouest montre qu’une concentration excessive des pouvoirs, si elle n’est pas acceptée par l’ensemble des forces vives, peut paradoxalement raviver les tensions. La stabilité durable ne se décrète pas par une verticalité accrue ; elle nait de la solidité d’un pacte social consensuel où chaque acteur poli­ tique trouve sa place et se sent respecté. Cette réforme peut offrir une assise formelle et un ré­ pit institutionnel aux dirigeants actuels, mais elle ne constituera pas, à elle seule, la panacée capable de prémunir définitivement le pays contre ses vieux démons. Après le référendum, quelles seront les principales conditions à réunir pour garan­ t...

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