« La régulation renforcée est à privilégier »

Dr Edith Ndjah Etolo, sociologue.

De plus en plus les jeunes se servent des réseaux sociaux pour poser des actes obscènes et même pour proférer des injures sans aucune crainte. Que vous inspire ce constat ? Ce constat ne me surprend pas, il traduit une transformation profonde des rapports sociaux à l'ère numérique. Le Cameroun a connu, en une décennie, une démocratisa­ tion rapide du smartphone et de l'accès à Internet, en particulier via des forfaits data accessibles et les réseaux comme TikTok, WhatsApp ou Facebook. Or cette massifi­ cation technologique n'a pas été accom­ pagnée d'une éducation critique aux médias numériques, ni à l'école, ni dans les familles. Sur le plan sociologique, on observe un phénomène de désinhibition en ligne : l'écran crée une illusion d'anonymat et de distance qui affaiblit le contrôle social ha­ bituellement exercé par le regard du groupe, de la famille ou du voisinage. Malgré les sorties incessantes du gou­ vernement qui sensibilise et condamne ces actes, rien ne change. Pourquoi ? Plusieurs facteurs expliquent ce décalage entre le discours institutionnel et les pra­ tiques observées. D'abord, un problème de crédibilité et de forme : les campagnes de sensibilisation empruntent souvent un lan­ gage condescendant, moralisateur, peu adapté aux codes culturels et communica­ tionnels des jeunes, qui se reconnaissent davantage dans les figures d'influenceurs que dans les discours officiels. Ensuite, il existe un problème d'application effective de la loi. Le Cameroun dispose pourtant d'un arsenal juridique, notamment la loi n° 2010/012 relative à la cybersécurité et à la cybercriminalité, qui sanctionne les injures, la diffusion de contenus obscènes et le harcèlement en ligne. Mais la lenteur judiciaire, la faible capacité d'investigation numérique de certains services, et le très grand nombre de comptes anonymes ou basés à l'étranger, produisent un sentiment d'impunité chez les auteurs de ces actes. Quelle serait la solution efficace selon vous. Interdire ou réguler plus sévère­ ment ? En tant que sociologue, je suis réservée face à l'option de l'interdiction pure et sim­ ple. L'expérience d'autres pays qui ont tenté de bloquer temporairement des ré­ seaux sociaux montre que ces mesures sont techniquement contournables, no­ tamment via les VPN largement utilisés par les jeunes, et qu'elles produisent sou­ vent un effet de « fruit défendu » qui ren­ force l'attractivité de la pratique interdite. Elles risquent aussi de pénaliser les usages positifs de ces plateformes — apprentissage, entrepreneuriat, information — au profit d'une minorité qui pose problème. Je privi­ légierais donc une régulation renforcée et mieux appliquée plutôt qu'une interdiction : renforcement réel des moyens de la cy­ bersurveillance et de la police numérique, coopération avec les plateformes elles- mêmes pour un retrait plus rapide des contenus signalés, procédures de plainte simplifiées et accessibles pour les victimes d'injures ou de contenus obscènes, et sur­ tout, un traitement judiciaire rapide et visible de quelques cas exemplaires, qui aurait un effet dissuasif plus fort qu'une interdiction générale diff...

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