Chaînes de valeur intégrées, maîtrise technologique et gouvernance des données au service de la SND30.
P ilier de la SND30, l’industriali sation demeure confrontée à une difficulté centrale : passer du potentiel productif à la création durable de valeur. Cette deuxième réflexion examine les conditions d’une industrialisation fondée sur des chaînes de valeur intégrées, la maîtrise technologique, la gouvernance des données et une ingénierie de l’exé cution orientée vers les résultats. Introduction — Un signal d’alerte Fin mai 2026, à Brazzaville, la Banque africaine de développement (BAD) a publié l’édition 2025 de son Indice d’industrialisation en Afrique (African Industrialization Index, AII). Cette éva luation, qui couvre 54 pays entre 2010 et 2024 à partir de 19 indica teurs, s’est imposée comme l’un des outils de référence pour mesurer la progression industrielle du continent. Son verdict sur le Cameroun mérite une attention particulière. Avec un score de 0,843 sur 1, le pays occupe la 21� place africaine : une position honorable en apparence, mais qui masque une réalité plus préoccupante. À l’échelle de l’Afrique centrale, des économies plus petites comme le Ga bon ou la Guinée équatoriale font mieux sur plusieurs dimensions in dustrielles. Le Maroc, lui, confirme son leadership grâce à une stratégie cohérente : transformation locale, di versification manufacturière, politique industrielle de long terme. L’intérêt de ce classement ne réside pas dans la comparaison pour elle- même, mais dans les questions qu’il pose à la trajectoire industrielle du Cameroun. Le pays accueillait alors à Yaoundé la 14� Conférence ministé rielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et portait un plai doyer en faveur de l’industrialisation africaine. Ces indicateurs invitaient donc aussi à examiner les conditions nationales de transformation du po tentiel économique en performances durables. Ce décalage rejoint les constats for mulés dans notre précédente réflexion consacrée à l’ingénierie nationale de l’exécution (Cameroon Tribune, 19 janvier 2026). À mi-parcours, les ré sultats de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30) montrent que l’ambition demeure per tinente, mais que les mécanismes de sa mise en œuvre méritent d’être renforcés. Le rapport d’évaluation pu blié en décembre 2025 par le minis tère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MINEPAT) fait état d’une croissance de 3,8 % en 2025, pour un objectif de 8,5 %. Le taux de pauvreté reste élevé, à 37,7 %, et la part de l’industrie manufacturière demeure inférieure à 14 % du PIB, loin de l’objectif de 25 % fixé par la stratégie. Ces chiffres prennent tout leur sens lorsqu’on observe la structure même de notre appareil productif. L’industrie camerounaise reste concentrée sur quelques produits de première trans formation ou de consommation cou rante — farine, bière, ciment, chocolat — alors que les segments à forte valeur ajoutée demeurent insuffi samment développés. Les exporta tions sont majoritairement composées de matières premières, tandis que les équipements industriels, les pièces de rechange et une part importante des produits transformés continuent d’être importés. Autrement dit, une partie significative de la valeur créée à partir des ressources camerounaises est encore captée hors du territoire national. Les raisons d’espérer existent pour tant, et des initiatives nationales dé montrent qu’une autre trajectoire est possible. Le groupe camerounais Ca dyst Invest poursuit la montée en puissance de son appareil industriel à Kribi, avec des investissements ma jeurs dans la transformation agroali mentaire. L’État a engagé un vaste programme de modernisation des uni tés industrielles de la Cameroon De velopment Corporation (CDC), appelé à renforcer les filières de l’huile de palme, de l’hévéa et des activités agricoles associées. Dans le secteur minier, plusieurs projets ont franchi une étape décisive depuis 2025. Les bases d’une industrialisation plus am bitieuse existent donc déjà : le défi consiste à les inscrire dans une vision cohérente, capable de créer des chaînes de valeur complètes et de véritables écosystèmes industriels. Notre première réflexion posait le ca dre général : passer de la vision pré sidentielle à une véritable ingénierie nationale de l’exécution. Celle-ci en constitue le prolongement naturel et se concentre sur une question deve nue centrale : comment transformer la politique industrielle en système productif ? Plus précisément, comment faire évoluer la SND30 pour accélérer l’industrialisation à travers des chaînes de valeur intégrées, des plateformes technico-industrielles, la maîtrise pro gressive des technologies et des mé canismes capables de convertir du rablement les ambitions nationales en capacités productives réelles. I — Du potentiel aux chaînes de valeur Pour le Cameroun, l’industrialisation n’est pas une option parmi d’autres : elle conditionne sa transformation structurelle, sa souveraineté écono mique et sa capacité à créer durable ment des emplois qualifiés. Les atouts sont considérables. Le pays compte parmi les agricultures les plus diver sifiées du continent et détient d’im portantes réserves forestières et mi nières. Son potentiel hydroélectrique demeure insuffisamment exploité. Sa population, forte de près de 30 millions d’habitants, est jeune, et sa position au cœur de l’Afrique centrale lui ouvre un accès naturel aux marchés voisins. Mais un potentiel ne devient pas ri chesse par lui-même : il doit être or ganisé, transformé et inscrit dans une politique industrielle cohérente, sou tenue dans la durée. Industrialiser suppose d’abord de maî triser progressivement les chaînes de valeur stratégiques : cacao, café, bois, minerais critiques, agroalimen taire, textile, matériaux de construc tion, pharmacopée africaine. L’objectif est de passer de la matière première brute au produit transformé, puis au produit fini à forte valeur ajoutée. Les unités agroalimentaires — tomate, manioc, maïs, huile de palme, produits laitiers, ressources de la pharmacopée — constituent un premier maillon es sentiel : elles rapprochent la production des territoires et créent rapidement des emplois. Ce premier maillon ne suffit pourtant pas. Une industrialisation aboutie suppose également la maîtrise pro gressive de la fabrication des ma chines, des équipements, des pièces détachées, des emballages et des lignes de production. Tant que le Ca meroun dépendra presque entière ment de l’extérieur pour équiper, en tretenir et moderniser ses usines, sa souveraineté industrielle restera in complète. La fabrication locale, y com pris dans le cadre de partenariats technologiques exigeants, n’est donc pas une priorité secondaire : elle conditionne la solidité de toutes les autres filières. Des infrastructures à convertir en avantage productif Le Cameroun dispose déjà de plusieurs infrastructures capables de soutenir cette ambition. La montée en puis sance du barrage de Nachtigal peut améliorer l’offre énergétique néces saire à l’activité industrielle. Le port en eau profonde de Kribi et les zones économiques qui lui sont associées peuvent favoriser les investissements, la transformation locale et l’accès aux marchés internationaux. La taille du marché intérieur, conjuguée à la po sition centrale du pays dans le bassin du Congo, lui confère un potentiel réel de moteur industriel régional. La conversion de ces actifs en avan tage productif dépend toutefois de plusieurs conditions. Il faut que l’éner gie parvienne effectivement jusqu’aux sites industriels, que les ports soient reliés aux bassins de production et que les corridors logistiques soient performants. Il faut aussi que les zones industrielles disposent d’eau, de services techniques, de labora toires, de connectivité et de compé tences qualifiées. Considérées sépa rément, les infrastructures risquent de demeurer des équipements jux taposés ; articulées aux chaînes de valeur, elles deviennent de véritables leviers de compétitivité. Encore faut- il y ajouter des usines conformes aux standards des marchés visés, des mé canismes crédibles de certification et de contrôle qualité, une maîtrise pro gressive de la traçabilité. Car un produit industriel ne se vend dura blement que s’il est performant, conforme et digne de confiance. Trois opportunités à convertir en capacités Trois évolutions récentes renforcent aujourd’hui la pertinence de cette stratégie. Considérées ensemble, elles n’auront toutefois d’effet structurant que si elles servent une même ambi tion : accroître la transformation locale, consolider les chaînes de valeur et améliorer la compétitivité des produits camerounais. Un cadre international favorable. En décembre 2024, l’Assemblée gé nérale des Nations unies a adopté la ré...
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